Assieds-toi là et lis quelques extraits

La lettre

A un moment il s’arrête d’écrire, le temps est passé lentement, il fait nuit. Les nuages ont laissé place à un ciel dégagé, bleu profond. S’il regarde le ciel il peut voir les premières étoiles, les planètes lointaines. S’il regarde en bas, il peut voir les lumières des villes, qui font comme des constellations, tout en bas. Il pense à Alice au pays des merveilles, qui tombe dans un trou sans fin où le haut et le bas se télescopent.

Voilà, il a fini d’écrire, il replie la couverture orange une dernière fois. Il range son bloc de papier quadrillé de format A4 dans son sac de voyageur. Il ferme les yeux, il n’a plus rien à faire en attendant l’atterrissage.

La vie

Oui, la vie est comme ça. Ce qu’elle consent à te donner, enfin plutôt ce que tu as réussi à lui arracher à coup de talons, à coup d’ongles, au pied de biche ou à la machette, elle te le reprend toujours à sa façon.

La vie est une sacrée chienne, elle te donne soif, elle t’affame et te consume. Elle t’envoie chaque jour mille messages cuisants pour te rappeler tes échecs les plus intimes, mille messages comme des piques à cocktail qui viendraient s’incruster dans ton cœur, des petites flammèches incandescentes qui finiront par te flamber à petit feu.

Ma chère maman

Sa main tendue par-dessus la nappe en lin blanc, les doigts écartés, dressés en avant, prêts à s’envoler comme une colombe, exhibant encore une fois une bague… mais une bague…

Moi qui en vois tous les jours, bon sang, je dois admettre que c’est un sacré gros caillou !

—  Maman !

—  Et oui ma chérie, ça y est, il a fait sa demande. Tu crois que j’ai bien fait de dire oui ?

—  Mais maman, tu avais dit que tu arrêtais les mariages.

A l’aube d’une belle carrière

Elle a arrêté de me tambouriner, elle a agrippé mon sweat avec ses deux petites mains comme des griffes et bing, elle m’a envoyé un coup de tibia dans les bonbons qui m’a projeté direct par terre, à genoux, comme si j’allais la demander en mariage, sauf que ce que je tenais dans mes mains, c’était pas une bague de fiançailles mais juste ce qui restait de mes pauvres noisettes. Rien que d’y penser, je les sens remonter dans mon ventre de peur de renouveler l’expérience.

Hubert, le discret

Hubert passe parfois le week-end, ils partagent les gâteaux du dimanche, le petit verre de blanc, un Vichy Célestin, ils restent sur des transats, au fond du jardin, regardant la petite grandir comme un miracle, comme une promesse de bonheur, finalement. Ils ne parlent pas beaucoup, c’est inutile quand on partage trop de secrets.

Son chauffeur

Je suis celui sur qui elle peut compter. Ce n’est pas écrit dans mon contrat, mais nous savons tous les deux que je suis celui qu’elle peut appeler en cas de pépin, celui qui sera toujours là. Si un jour elle descend quelqu’un à coup de talon aiguille, je serai là pour l’aider à charger le cadavre dans le coffre de la voiture. Si un jour elle a besoin d’une épaule large et solide pour porter son cercueil, je serai là.

Un souvenir

Dans le quatrième tiroir noir, sur l’une des faces autour de la table noire, se trouve une grande boîte rectangulaire recouverte de velours noir sans inscription ni référence de classement, dans laquelle reposent sous plusieurs couches de papier de soie rose pâle un t-shirt orange des années 70, une paire de baskets usées jusqu’à la corde, pointure 33, et un vieux jean taille 7 ans, élimé aux genoux, avec une petite étoile noire dessinée au stylo feutre à côté d’un cœur.

Journal d’un gigolo

Je me sentais comme un jaguar affamé à la poursuite d’une gazelle sous le soleil écrasant de midi, comme un flic qui va coincer enfin la jolie voleuse, la fille de l’air croqueuse de diamants, la belle héroïne d’un film tourné en cinémascope, sur la Côte d’Azur quand elle s’appelait encore Riviera.

Chez sa maman

Une grosse boîte de friandises, posée sur une table basse aux pieds courbés, nous sépare. Macarons multicolores, amandes caramélisées, fraises à demi-recouvertes de chocolat blanc, petits palets ronds en chocolat noir qu’on appelle mendiants. Une chose est sûre, si le ridicule ne tue pas, nous mourrons peut-être d’ennui ou de diabète, mais pas de faim.

Elle me dévisage d’un air gourmand, les prunelles aux aguets et je me dis que j’aurai intérêt à raser les murs en repartant tout à l’heure. Sortir de cette pièce à reculons si je ne veux pas qu’elle m’attrape le cul à deux mains.

Sa jeunesse

Mon corps était là, j’étais ailleurs, plus loin, au-dessus de tout ce petit monde de gens normaux qui se levaient le matin, qui mangeaient, qui voulaient rester en vie.

Moi, je ne voulais pas mourir, je voulais juste ne pas exister, c’est différent.

Une nuit douloureuse

Le chauffeur est allé farfouiller dans la cuisine, il est revenu avec un café. D’un geste vague du bras autour de lui, il a écarté les bijoux et il est resté debout, les fesses posées sur le bord de la table noire. En tournant les yeux je pouvais voir de bout de ses chaussures à quelques centimètres derrière moi, il ne bougeait pas, il attendait.

L’enterrement de vie de jeune fille

En la regardant danser les yeux fermés, le corps scintillant sous la lumière comme la morte de Goldfinger, et montrer tout autour d’elle son doigt qui porte un diamant, je me demande ce qu’elle fait dans la vie, ce que fait son mec, de quel côté du lit elle s’endort, si elle est plutôt thé ou café, quels genres de jeux érotiques elle préfère, ou ceux qu’elle accepte, ou ceux qu’elle consentirait à supporter, et quelle est son ultime limite, et combien ils auront d’enfants et surtout combien de temps ils arriveront malgré tout à rester ensemble avant de comprendre leur erreur et d’avoir envie de s’écharper et de se faire payer au plus cher le prix de leurs désillusions.

Hubert, encore lui

Il avait honte de faire partie de l’humanité, la partie masculine de l’humanité, il avait honte et il voulait à tout prix se racheter, demander pardon à toutes ces femmes, pardon pour ce qu’on leur avait fait, demander pardon, soigner, adoucir ce qui pouvait encore l’être, demander pardon et attendre que la nuit soit complètement noire pour se cacher dehors et cracher au ciel toute l’ivresse de sa colère.

Une petite dispute portant sur un léger désaccord

— Ok, écoutez-moi bien maintenant, je vous préviens, c’est ma dernière somation. Je veux juste vous entendre encore une fois me dire JE T’AIME, même une seule fois, c’est pas compliqué bordel de bon sang de bordel de merde. Vous me l’avez déjà dit tout à l’heure pour vous moquer de moi, traîtresse, alors juste encore une fois. Sinon… Sinon je balance le deuxième vase à la flotte !

— Si tu fais ça, JE TE TUE !

Les cerisiers en fleurs

J’étais partie au pif et c’est une fois arrivée là-bas que j’ai compris ce que j’étais venue chercher. Il faut croire que j’avais voyagé jusque-là rien que pour me faire une belle overdose de cerisiers en fleurs. Il faut croire que j’étais venue dire adieu à mon père.

J’ai vu des geishas tressaillir et mettre une main gantée devant leur bouche rouge quand elles m’ont surprise, au détour d’une allée tranquille, en train de foutre des coups de pied rageurs dans ces putains d’arbres sacrés, des coups de pieds et des coups de poings dans le dernier souvenir que mon père m’avait laissé. Et lui, le lâcheur, le suicidé, l’abandonneur, il me répondait de tout en haut de l’au-delà en m’inondant d’une pluie de pétales blancs ou roses comme des ongles de jeunes filles.

Alexander Starr, fils d’ambassadeur

Nous vivions dans la prétention et le tape-à-l’œil, noyés de culture et de diplomatie. Nous menions une belle vie d’hypocrites. J’ai été élevé hors sol, dans un monde qui n’existe pas, dans un monde de sourires de surface, de poignées de main de circonstance, dans un monde sans racine où mes parents m’envoyaient un baiser le soir, du bout des doigts, en robe longue et en smoking, sans lâcher la poignée de porte de ma chambre d’enfant roi.

Je lisais, j’attendais mon heure. Je pensais qu’un jour j’aurais une place quelque part, j’aurais une utilité, une justification. Je pensais qu’un jour j’aurais une aventure, je pensais que quelqu’un me trouverait et me garderait.

Le clochard sur le banc

C’était bien la première fois que je mangeais à table, avec d’autres gens, chacun une assiette. A la maison, on ouvrait le frigo, on prenait ce qu’on trouvait et on allait se goinfrer où on pouvait, dans un coin de chambre, sur le canapé quand le vieux n’était pas là, dans les cages d’escaliers, ou alors on piquait quelque chose dans un magasin et on le gobait avant de passer les caisses.

Se nourrir c’était comme dormir ou faire l’amour, c’est-à-dire n’importe quoi, n’importe où, à la sauvette, on prenait ce qui se présentait et c’est tout.

…/…

On n’avait pas eu de parents dignes de ce nom et on n’avait pas su créer une famille, on était des électrons libres lâchés dans l’espace, on venait de la même matrice, mais depuis on s’était tous éloignés physiquement et sentimentalement. On n’avait rien de commun, à part cette chair qui nous avait créés, tous bancals, tous pourris, tous blessés à mort, chacun faisant ce qu’il pouvait pour garder la tête hors de l’eau. Une eau saumâtre, froide, sombre, sans fond, qui en happerait certains plus vite que d’autres, mais qui finirait bien par nous avoir tous, un jour ou l’autre.

 

 

 

 

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